Les femmes, grandes perdantes de la crise sanitaire ?

Les femmes, grandes perdantes de la crise sanitaire ?

“Les femmes, grandes perdantes de la crise sanitaire ?” : c’est l’intitulé de la table ronde web organisée le 9 novembre de 8h30 à 10h par la Mutualité Française. Entretien avec Nadia Pellefigue, vice-présidente de la Région Occitanie, qui interviendra lors de l’événement.

Vous avez fait depuis de nombreuses années de l'égalité femmes-hommes l'un de vos chevaux de bataille. Quel constat dressez-vous aujourd'hui ?

Malheureusement, je dirais qu’il y a encore des progrès à faire… Si nous raisonnons à l’échelle mondiale, nous ne pouvons que déplorer la situation. Je pense notamment à celle des femmes afghanes. En France, bien entendu, les choses sont très différentes. Depuis quelques années, nous ressentions, sur cette question de l’égalité, une forme de progrès, même s’il y avait encore beaucoup à faire. Mais avec la pandémie, nous avons assisté à un net recul en matière d’égalité femmes-hommes.

 

Avez-vous le sentiment que la crise sanitaire a, d'une certaine manière, été un révélateur des inégalités femmes-hommes ?

Un révélateur, je ne dirais pas cela. Car pour celles et ceux qui s’intéressent à ce sujet, le constat était déjà très clair. En revanche, je dirais que la crise sanitaire a exacerbé ces problématiques. Elle a mis en exergue la réalité de manière brutale.

Selon une étude publiée cette année par le Forum économique mondial de Davos, la crise sanitaire a retardé de 36 ans le temps nécessaire pour parvenir à l'égalité femmes-hommes dans le monde, portant ce délai à 135 ans...

Ce constat est réel, et on peut le voir aussi en France. Nous avançons insuffisamment vite sur ce sujet, qui est pourtant majeur. A chaque crise, au lieu de se dire Changeons les choses, instaurons une plus juste répartition des richesses et des efforts, on amplifie la situation. Cela me fait penser à la célèbre phrase de Simone de Beauvoir, qui disait : N’oubliez jamais qu’il suffira d’une crise politique, économique ou religieuse pour que les droits des femmes soient remis en question. Ces droits ne sont jamais acquis. Vous devrez rester vigilantes votre vie durant.” La crise sanitaire nous l’a démontré… Nous avons ainsi vu ressurgir, au moment du premier confinement, de vieux débats archaïques du style : “Pourquoi les femmes ne resteraient-elles pas à la maison, finalement ?”.

Durant la crise, les femmes - sur-représentées dans certains métiers comme le sanitaire et social, la santé, le commerce et l'enseignement - ont été en première ligne, particulièrement exposées au virus. Et, à l'échelle mondiale, elles ont été les plus nombreuses à perdre leur emploi. Ce constat est-il également vrai en Occitanie ?

Absolument. Ces deux phénomènes, nous les avons en effet malheureusement retrouvés dans la région. D’un côté, c’est vrai, les femmes ont fait partie des premières de cordée, dans certains métiers où elles sont sur-représentées, comme ceux que vous avez cités. Des emplois où, d’ailleurs, les salaires sont souvent plus faibles qu’ailleurs. Et en parallèle, les femmes ont été les plus touchées par le chômage, car elles occupent souvent des postes sacrifiés en priorité – des contrats d’intérim, des CDD, des temps partiels… -, dans des secteurs qui, comme je l’ai dit, ont été fortement impactés. Pour elles, c’est donc la double peine.

Les confinements ont également pesé dans la balance, déséquilibrant encore davantage la répartition des tâches domestiques et familiales...

Nous le savons, malheureusement, les tâches ménagères sont supportées très majoritairement par les femmes. Durant les confinements, cette situation s’est encore aggravée. Globalement, les femmes ont eu davantage de pression que les hommes. Outre leur travail, elles ont eu à faire face aux tâches domestiques, à la préparation des repas, aux courses, à l’apprentissage des enfants, notamment lorsque les écoles étaient fermées… Leur charge mentale a été encore plus lourde que d’ordinaire, car elles ont dû concilier leur activité professionnelle, dans des conditions parfois difficiles, et toutes ces tâches. Quant aux congés spéciaux permettant de s’occuper des enfants, ils ont majoritairement été pris par les femmes.

Comment expliquer ce phénomène ?

Certaines entreprises ont bien essayé de sensibiliser leurs collaborateurs à ce déséquilibre, mais il faut prendre en compte un paramètre très important : l’écart de rémunération entre les femmes et les hommes, qui est d’environ 20 % en Occitanie. Par ailleurs, on ne compte que 17,6 % de femmes cadres dirigeantes dans notre région. Au sein des foyers, au-delà des aspects sexistes – qui, je l’espère, sont de plus en plus rares -, la question s’est donc posée de savoir s’il ne fallait pas privilégier le conjoint le mieux rémunéré et ayant le plus de responsabilités, afin de préserver sa carrière. C’est un calcul qui a été fait. Et bien souvent, c’est pour cette raison que les femmes sont restées à la maison durant ces périodes, et non pas les hommes. C’est le reflet d’une réalité sociétale, marquée par la domination des hommes en termes d’évolution de carrière.

La pandémie a par ailleurs entraîné une explosion des violences faites aux femmes. Comment lutter contre ce fléau ?

La première chose à faire, c’est de ne pas nier ces violences. Il faut baptiser féminicide ce qui en est. Et il faut que cette prise de conscience se retrouve dans les dispositifs institutionnels, dans le recueil des plaintes comme dans les jugements. Il faut déployer le téléphone d’urgence, mieux former encore le personnel de police et de gendarmerie, en leur donnant les moyens nécessaires. Car la plupart des femmes victimes ont alerté avant, et n’ont malheureusement pas été assez entendues. Il faut par ailleurs donner les moyens aux centres d’hébergement d’urgence, dont le nombre de places est insuffisant. Et la sensibilisation doit se poursuivre. Il faut plus de voix de femmes et d’hommes pour lutter contre ces violences.

Depuis le début de la crise, la santé des femmes s'est dégradée. Comment favoriser leur accès au soin ?

J’ai récemment rencontré de jeunes étudiantes de la région confrontées à la précarité. Pendant la crise, de nombreux jobs étudiants ont disparu, sans réelle compensation. Certaines étudiantes, en particulier, m’ont parlé de leurs problématiques de précarité menstruelle, associées par ailleurs à des consultations gynécologiques reportées. Nous voyons de la détresse dans cette population. Et plus largement, un accès au soin fragilisé par la crise. J’estime qu’il faudrait généraliser la gratuité de certains soins dont on sait qu’ils relèvent de la santé publique. Les femmes sont, comme d’autres, victimes de pathologies. Mais bien souvent, elles s’occupent de leurs proches, de leurs familles, avant de prendre soin d’elles-mêmes… Un exemple : il n’y a aucune raison pour qu’il y ait plus d’hommes mal entendants que de femmes ; pourtant, les hommes sont plus souvent appareillés, car ils y dédient les moyens adéquats. Nous devons faire collectivement ce diagnostic pour progresser.

Comment réactiver les ambitions d'égalité professionnelle, dans un monde en pleine reconstruction ?

Il faut s’en donner les moyens. Tout d’abord, en payant mieux les professions qui sont majoritairement féminines. Et il faut continuer à faire évoluer les mentalités. Dans le cadre du programme Equal-ID de Toulouse Business School, que j’accompagne, un sondage a été réalisé récemment auprès des étudiantes et des étudiants de l’école quant à leurs prétentions salariales. En auto-déclaration, on retrouve un écart important entre les femmes et les hommes. On voit ici que la société construit une forme de censure chez les femmes. Il y a par conséquent encore un travail important à mener collectivement.

Propos recueillis par ??  pour Midi Libre

Une web table-ronde pour en parler

A l’initiative de la Mutualité Française, une table-ronde en ligne est organisée le 9 novembre prochain, de 8h30 à 10 h, sur le thème : Les femmes, grandes perdantes de la crise sanitaire ?. L’occasion d’aborder le sujet des inégalités femmes-hommes, notamment dans le contexte actuel. La table-ronde permettra d’entendre les points de vue de Dominique Joseph, secrétaire générale de la Fédération de la Mutualité Française et co-rapporteur de l’avis sur la crise sanitaire et inégalités femmes-hommes au CESE,  d’Aurélien Pradié, député du Lot et auteur de la proposition de loi « Agir contre les violences au sein de la famille » votée par le Sénat le 18 décembre 2019, et de Nadia Pellefigue, vice-présidente de la Région Occitanie, anciennement en charge de l’égalité hommes/femmes et engagée de longue date sur ces questions.

Renseignements et inscriptions en cliquant ici !