L’intelligence artificielle et la santé au cœur du débat

Retrouvez l'intégralité du débat !

“Santé et intelligence artificielle : entre promesse et éthique”. C’est le thème du débat “Voix de la santé” organisé le 6 novembre par la Mutualité Française Occitanie dans les locaux de la Dépêche du Midi, à Toulouse. L’occasion pour les participants de comprendre comment le traitement “intelligent” des données peut, dès aujourd’hui, bouleverser le monde de la santé et le quotidien des citoyens.

Intelligence artificielle. Deux mots qui alimentent leur lot de fantasmes, de peurs, mais aussi d’espoirs. “On parle de ce sujet depuis des décennies, mais ce qui change aujourd’hui, c’est la technologie, qui explose littéralement, analyse Jean-Paul Chapuis, vice-président délégué de la Mutualité Française Occitanie. Nous sommes tous connectés et nous livrons tous, parfois même sans le vouloir, des quantités astronomiques de données. La question qui se pose est la suivante : l’intelligence artificielle est-elle le futur de l’humanité ? La maîtrisera-t-on ou nous remplacera-t-elle un jour ?

Intelligence artificielle, quès aco ?

Mais, avant tout, qu’est-ce qui définit, au juste, cette fameuse intelligence artificielle ? “Quand on évoque ce sujet, tout le monde songe d’emblée à de la science-fiction, avec des machines qui apprendraient toutes seules, sourit Jérôme Béranger, chercheur à l’Inserm Toulouse et spécialiste de l’éthique du numérique. Or, nous n’en sommes pas là ! Aujourd’hui, nous parlons d’intelligence artificielle “faible”. Nous apprenons encore à la machine à apprendre.” Schématiquement, l’intelligence artificielle permet de traiter la masse exponentielle de données collectées chaque jour sur la planète, que ce soit par les entreprises, les acteurs publics et les individus eux-mêmes, notamment au travers des objets connectés. “Il s’agit d’une véritable quatrième révolution industrielle, qui va modifier en profondeur toutes nos habitudes, prévient Jérôme Béranger. Les précédentes révolutions industrielles impactaient les cols bleus. Ici, ce sont les cols blancs qui sont concernés. Beaucoup de métiers vont changer…” Et ce, dans tous les secteurs d’activité, que ce soit la finance, l’industrie, l’éducation, et bien entendu la santé. “Et les choses vont très vite, ajoute Jérôme Béranger. Ce que l’humanité a produit comme informations en 2 000 ans, elle le produit désormais en seulement deux jours.” Une progression vertigineuse de la production des données qui rend, selon les spécialistes, totalement incontournable le déploiement de l’intelligence artificielle.

Rester vigilant

Il ne faut pas en avoir peur, mais il faut rester vigilant, en se basant sur des principes éthiques”, estime Jérôme Béranger. Un avis partagé par Alexia Audevart, fondatrice de la société toulousaine Datactik, spécialisée dans la valorisation des données des entreprises, et par ailleurs présidente du Meetup Toulouse Data Science. “Aujourd’hui, la valorisation boursière des Gafa (géants américains du numérique : Google, Amazon, Facebook et Apple, NDLR) équivaut au PIB de la France, rappelle-t-elle. Ces sociétés ont donc un pouvoir politique très important. Elles sont capables d’imposer leur loi. Toutes les solutions big data (données massives, NDLR) utilisées par les grands acteurs ont été créées par les Gafa.” Ce qui pose, en creux, la question de la souveraineté des états en matière de gestion des données et d’utilisation de l’intelligence artificielle. “Ce qui fait peur, c’est le risque d’une gouvernance unique des Etats-Unis et de la Chine sur ces sujets, analyse Jérôme Béranger. La France et l’Europe doivent également avoir leur mot à dire.” Luc Pierron, conseiller du président de la Mutualité Française, l’assure : la France, qui investit actuellement sur le sujet, a bel et bien un rôle à jouer. “Si on avait un bulletin scolaire à attribuer à notre pays, ce serait : “Elève à haut potentiel”. Et ce, notamment, dans le monde de la santé, qui s’appuie sur l’un des meilleurs systèmes d’information au monde.

Santé : de belles perspectives

La santé est en effet l’un des secteurs qui sont dès aujourd’hui directement impactés par le déploiement de l’intelligence artificielle. Luc Pierron milite pour la mise en place, en la matière, d’un “cadre de régulation adapté, à la fois réactif et dynamique”, afin que la loi ne soit pas toujours à la traîne. L’intelligence artificielle suscite, dans le monde du soin, de nombreux espoirs. “Pour le patient, les perspectives sont réellement positives, estime-t-il. En matière de diagnostic, notamment. Prenons l’exemple de la radiologie : l’oeil humain est capable de distinguer une dizaine de nuances de gris différentes. L’intelligence artificielle en distingue des centaines ! De même, les algorithmes peuvent permettre de pré-diagnostiquer la dépression des adolescents en surfant simplement sur leurs réseaux sociaux.” Même perspective vertueuse en matière de prise en charge des malades. “Un chatbot (robot conversationnel, NDLR) peut permettre, en une simple discussion avec le patient, de l’aiguiller au mieux vers tel ou tel interlocuteur”, assure  Luc Pierron, qui ajoute que l’intelligence artificielle peut étudier en temps réel l’ensemble des publications scientifiques produites dans le monde – soit environ 5 000 chaque jour – afin de livrer des analyses pertinentes aux membres du corps médical. Quant au futur Dossier médical partagé (DMP), il s’inscrit clairement dans cette perspective, en généralisant la numérisation des données médicales. Pour le Professeur Roland Bugat,  cancérologue toulousain de renom, « l’intelligence artificielle peut être utilisée comme une aide à la décision thérapeutique, mais aussi en recherche clinique ».

“Poser des lignes rouges”

Reste que des craintes peuvent subsister, comme le résume Alain Costes, ancien président de l’INP Toulouse (Institut National Polytechnique), ex-directeur de la Technologie au ministère de la Recherche et participant de cette matinée : “Je vois trois blocages principaux. Le premier est culturel. Il faut que le corps médical s’empare réellement du sujet. D’autre part, la question de la sécurité des données se pose, de même que la nature de la législation qui sera mise en place.” Luc Pierron acquiesce : “Il va falloir poser des lignes rouges. L’intelligence artificielle doit permettre de mieux répondre aux besoins des patients, pas de sélectionner des risques ou des populations”. Eviter d’instaurer une santé à deux vitesses, conserver le contrôle sur les données et leur analyse, réguler efficacement le déploiement technologique : tels sont, en effet, les enjeux actuels de l’intelligence artificielle.

La Mutualité Française en Occitanie

En Occitanie, la Mutualité Française représente 179 mutuelles, qui protègent 3,2 millions de personnes, soit 52 % de la population. Cela représente 1,8 milliard d’euros de cotisations réinvesties dans l’économie de la santé du territoire.

Le prochain débat “Voix de la santé”

Le 14 décembre à Montpellier, sur le thème : Protection Sociale, pensons demain.